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Les perce-oreilles, 3e partie. Ce qui se cache derrière les incipit des plus grandes chansons

La pop, c’est du sérieux. Il y a trois mois, j’ai commencé un long et passionnant voyage : l’exploration des plus grands incipit de chansons françaises et internationales. Des paroles culte au sens souvent profond. Poursuivons aujourd’hui cette aventure en compagnie d’Elton John, Mika et Daniel Balavoine.

« It’s a little bit funny, this feeling inside » (Your Song, Elton John, 1970)

« Your song » est le morceau qui a lancé la prolifique carrière d’Elton John. Cette ballade se distingue dès son incipit par son ton humble, presque timoré — celui des amoureux transis qui avouent, gorge sèche et mains moites, leurs sentiments à l’autre.

Elton John joue beaucoup avec le caractère parlé du texte, semblant à certains moments trébucher sur ses propres mots sous le coup de l’émotion (« If I was a sculptor ; but then again, no. (…) Anyway the the thing is… what I really mean… ») L’auditeur se sentirait presque voyeur en assistant à une scène aussi intime : un artiste composant une ode à l’être aimé. Pourtant, cette délicate déclaration n’était pas dédiée à une personne en particulier ; Bernie Taupin, parolier historique d’Elton John, l’aurait écrite en quelques minutes sur une table de cuisine !

A vrai dire, beaucoup de grandes chansons d’amour ont été composées « pour elles-mêmes » et non pour quelqu’un. Il existe bien sûr de remarquables exceptions, comme « L’Hymne à l’amour » écrit par Piaf pour Marcel Cerdan ; mais souvent, c’est comme si une bonne love song se devait d’être générique pour parler au plus grand nombre.

A cette aune, « Your Song » est un coup de maître. Ses paroles réussissent en effet à faire porter des choses très personnelles par des mots impersonnels (pas de marqueurs liés au nom, au genre, au physique…), ce qui en fait un morceau idéal pour les reprises de toutes époques et de tous styles, de Rod Stewart à Lady Gaga. Avec le temps et le développement des réseaux sociaux, elle a même donné naissance à des interprétations inédites : certains, marqués par l’incipit « It’s a little bit funny this feeling inside/I’m not one of those who can easily hide » y voient même une déclaration d’amour d’une mère à son nouveau-né. Polysémie des mots mais universalité des sentiments : l’apanage des morceaux culte.

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« J’me présente, je m’appelle Henri… » (Le Chanteur, Daniel Balavoine, 1978)

Sans doute l’un des incipit les plus célèbres du répertoire français ! Lorsque Balavoine publie « Le Chanteur » en 1978, il a déjà deux albums à son actif mais peine à rencontrer le succès populaire. Sa carrière va soudainement décoller grâce à l’opéra-rock Starmania, qui débute la même année, et avec cette chanson qui, bien qu’elle évoque une vedette en devenir, est ostensiblement non-autobiographique.

Ce qui frappe ici, c’est à quel point l’incipit du “Chanteur” est plat. On voit débouler un gars nonchalant, qui nous expose en deux couplets des ambitions pas super originales, voire franchement naïves. Réussir sa vie, être aimé, gagner de l’argent… un gamin de quatre ans aurait sans doute un projet de vie plus précis et enthousiasmant que cela. A titre d’inévitable comparaison (Balavoine ayant lui-même souligné la filiation) l’incipit du « J’me voyais déjà » d’Aznavour est beaucoup plus volontariste : « A dix-huit ans, j’ai quitté ma province bien décidé à empoigner la vie »…

Et puis d’un coup, la voix s’envole et le morceau s’embrase : « Et partout dans la rue, j’veux qu’on parle de moi, que les filles soient nues, qu’elles se jettent sur moi… ». Vous connaissez le reste. Les platitudes de l’incipit offrent ainsi un puissant contraste avec la fuite en avant d’un mec qui se rêve « idôle ou rien ». Les connaisseurs savent que la bande originale de Starmania contient un morceau intitulé « Ego trip » ; pourtant, c’est bien « Le Chanteur » qui constitue un superbe exemple d’ego trip — un morceau où l’auteur s’auto-célèbre avec excès et attaque ses détracteurs — comme seule la culture hip-hop pourra en produire quelques années plus tard !

Cependant, l’ego trip n’est pas toujours triomphal et « Le chanteur » reprend un autre motif récurrent de la culture populaire : le « rise and fall » ou « grandeur et décadence ». Il y a en effet un côté icarien dans l’histoire d’Henri, artiste amateur subitement emporté par le vent vers la gloire, avant de se brûler les ailes et choir longuement. Une trajectoire qui pourrait évoquer celle d’Elvis Presley, passé en quelques années d’inconnu à star, de star à sex symbol, de sex symbol à demi-dieu, avant de sombrer dans les médicaments, faire un dernier come-back et disparaître à seulement 42 ans… en 1977, soit quelques mois avant l’écriture du « Chanteur ».

Le destin tragique de Balavoine, dont on vient tout juste de commémorer les 35 ans de la mort, ne lui laissera pas le loisir de vivre la même déliquescence que son chanteur. Reste que cette chanson, dont l’incipit montre qu’elle se voulait avant tout humoristique, contribue malgré elle à sa légende d’artiste maudit.

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« Took a ride to the end of the line, where no one ever goes » (Relax, Mika, 2007)

« Relax, Take it Easy », c’est l’archétype du morceau dont on ne connaît que le refrain. « Take it eeeeeeeeeeeasy », « relativise », nous roucoule Mika, qui semble donner dans le stoïcisme bonhomme, à la manière du « Don’t worry be happy » de Bobby McFerrin. Pourtant, un simple coup d’oeil au reste des paroles contredit cette impression : Mika s’y dit en effet terrifié, parle de cris, de solitude… Bref, nous sommes loin de l’esthétique Crayola emblématique du chanteur libano-britannique.

Mais pourquoi une telle peur ? Cela tombe bien, l’incipit apporte des éléments de réponse : « Took a ride to the end of the line, where no one ever goes ». Le chanteur évoque un voyage « jusqu’au terminus, là où personne ne se rend » avant d’en remettre une couche en parlant d’un « train en panne » quelques secondes plus tard.

Non, Mika ne s’est pas retrouvé coincé sur la ligne 10 entre Porte d’Auteuil et Boulogne… Ce train, c’est la rame de métro londonien où se trouvait le chanteur le 7 juillet 2005, le jour où la capitale du Royaume-Uni fut frappée par une importante attaque terroriste. Pris dans l’oeil du cyclone, l’auteur s’est alors rendu compte que certaines choses peuvent nous dépasser. Face à la déferlante de violence, il a ainsi pris le parti de se laisser porter et d’écrire une chanson, d’où « Relax, Take it Easy », un étrange hybride entre appel au calme et panique intérieure.

L’orchestration psychédélique achève de transformer le refrain en mantra — facile à retenir et répéter — tandis que les mots suffisamment ouverts et imagés invitent aux nouvelles interprétations, voire aux détournements. C’est ainsi que « Relax, Take it Easy » transfigure un évènement traumatisant en chanson-doudou pour panser toutes les peines.

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