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Les perce-oreilles, 2e partie : ce qui se cache derrière les incipit des plus grandes chansons

Vous le savez : j’ai entamé il y a quelques jours une étude aussi approfondie que subjective des secrets des premières paroles de chansons culte. Si vous en avez manqué l’introduction et la première partie, c’est par ici !

Pour cette deuxième partie, voici trois autres incipit très différents, signés Britney Spears, Pulp et MC Solaar.

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Impossible de ne pas inclure Britney Spears dans notre anthologie des incipit musicaux. Certains s’interrogeront quant à la pertinence de parler d’artistes qui ne sont qu’interprètes et non auteurs-compositeurs ; une question légitime à laquelle on répondra : bah tiens, on va se gêner.

Il faut dire qu’en princesse de la pop, Britney est une spécialiste des first-liners qui claquent, comme « Oh baby baby, how was I supposed to know that something wasn’t right? », « It’s Britney, bitch. » ou « I’m miss American dream since I was seventeen. ». Ce qui place l’incipit de « I’m a Slave 4 U » à part ? Il ne se contente pas d’introduire un morceau : il est explicitement conçu pour créer un hiatus, une cassure dans la carrière de la chanteuse.

« I’m a slave 4 U » est le premier single de son troisième album, paru en 2001. A l’époque, la star n’est pas encore tout à fait majeure mais visiblement, elle trépigne. Comme elle le dit elle-même « je suis peut-être encore jeune mais j’ai mes propres sentiments ». Et de tout faire pour trancher avec son image de midinette du Mississippi. Le morceau en lui-même décrit de manière auto-fictionnelle les envies de liberté d’une jeune fille, exceptionnellement posées sur une production des Neptunes, le duo composé de Pharrell Williams et Chad Hugo, alors au sommet de leur art pour composer des sons très groovy et sensuels.

Si le titre et les paroles ne suffisaient pas à choquer les plus prudes, Britney Spears y adjoint un clip plutôt bizarre qui la place au coeur d’une fête clandestine-slash-orgie organisée dans un studio de danse niché dans une ville post-apocalyptique où il semble faire très, très chaud. Si vous avez la chance de n’avoir jamais vu cette vidéo, imaginez une esthétique qui oscille entre un sauna suédois, un pavillon de thé japonais et un bidonville colombien. Et que dire du live désormais légendaire lors de la cérémonie des MTV Video Music Awards 2001, où l’artiste fit la promotion du morceau un python albinos autour du cou, provoquant la colère de nombreuses associations de sauvegarde des animaux comme des valeurs familiales ? Dans l’Amérique puritaine, « I’m a Slave 4 U » est une vraie mine de polémiques.

A défaut d’être fait avec goût et subtilité, tout est ici fait avec précision et détermination. Comme l’indique sans ambages son incipit, « I’m a Slave 4 U » est une éclatante déclaration d’indépendance. Triste ironie de cette chanson d’émancipation lorsque l’on sait que Britney Spears elle-même ne s’est toujours pas pleinement débarrassée de la tutelle légale de son père !

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Il y a d’abord ce ton et cette manière de scander, très oraux. L’incipit de « Common People » vous précipite dans un pub embué de Sheffield, la ville d’origine de Pulp, une pinte de Stella en main.

Le choix des mots est malicieux et l’on comprend immédiatement ce qui se passe : dans cette chanson, Jarvis Cocker raconte à ses amis une anecdote qui remonte à l’époque où il était étudiant à St Martin’s College. Il rencontre alors une fille qui lui paye des verres et lui déballe « en moins de 30 secondes » toute sa vie : elle est grecque, elle étudie la sculpture, son père est riche… Et surtout, elle a cette « soif de connaissance » qui la pousse à vouloir fréquenter les common people, les « communs », les gens simples quoi. La réponse du chanteur à cette missive d’autant plus condescendante qu’elle semble sincère ne se fait pas attendre : il commence par l’emmener dans un supermarché et lui explique dans un incroyable crescendo de près de 6 minutes qu’elle restera pour toujours déconnectée de la réalité. Car au-delà de la pochade sur une étudiante un peu à l’ouest, « Common People » traite d’un aspect fondamental de la culture britannique : ses innombrables différences de classes, strates sociales et manières de se distinguer du voisin.

Cette véritable obsession collective, dérivée de la culture monarchique, se retrouve absolument partout, du cinéma à la littérature en passant par la musique ou la télévision. L’une de ses manifestions les plus pernicieuses — et fascinantes — se trouve d’ailleurs dans le langage-même. Nancy Mitford, écrivaine mondaine dont le père était baron, a popularisé dans les années 1950 la distinction entre l’English et « l’Upper-English » ou U-English. D’après cette théorie, le langage parlé par l’aristocratie serait paradoxalement plus simple que l’Anglais des classes moyennes, qui tenteraient vainement de se grandir en utilisant des mots précieux. Par exemple, l’upper-English se contentera de dire « what? » là où l’English-tout-court dira « pardon? ». Le plus frappant, c’est que les mots des aristo et des ouvriers restent finalement très proches — le bas de l’échelle sociale est donc plus noble qu’il n’y paraît.

Quoi qu’il en soit, dans cette opposition entre classes, le rock anglais a depuis longtemps choisi son camp, comme la plume acérée de Jarvis Cocker en atteste. L’album dont est extrait « Common People » s’appelle d’ailleurs… « Different Class » ! C’est ainsi que ce qui commence comme une anecdote avinée au sujet d’une rencontre se finit en véritable hymne de rue pour célébrer ce qui rend les gens “ordinaires” si extraordinaires.

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Si MC Solaar est déjà très connu lorsqu’il publie « Solaar Pleure », il explosera véritablement avec cette chanson qui met en scène sa vie après la mort et s’ouvre sur un incipit plutôt osé : « Fuck la terre, si je meurs voici mon testament. »

Le truc intéressant ici n’est pas tant l’insulte (quelques années plus tard, un autre rappeur, Booba, ira plus loin avec un sobre « Fuck you, fuck la France, fuck Domenech » en ouverture de « Caesar Palace ») mais l’idée du testament, que l’on peut entendre de trois manières différentes.

Il y a bien entendu le testament au sens de dernières volontés, qui ne sauraient être plus claires chez Solaar puisque le deuxième vers du morceau stipule « Déposez des cendres dans la bouche de tous nos opposants ». Bonne ambiance.

Il y a aussi le testament au sens de témoignage : la trace que l’on souhaite laisser. MC Solaar s’emploie ainsi dès le premier couplet à rappeler certaines valeurs d’authenticité, de partage, de droiture.

Il y a enfin, et surtout, le Testament avec une majuscule, au sens religieux du terme : une grande alliance, auquel MC Solaar fera référence dans les couplets suivants pour combattre le Malin. Car Dieu sait (vous l’avez ?) que « Solaar pleure » est un morceau empreint de religion !

Peut-être devrait-on dire de religions car beaucoup de croyances sont ici convoquées pêle-mêle. J’ai compté : il y a plus de 30 références spirituelles ou religieuses, qui proviennent du Christianisme, de l’Islam, du Bouddhisme, du Judaïsme et même d’autres traditions polythéistes. Une volonté de syncrétisme que l’on retrouvera d’ailleurs dans le deuxième single de l’album de MC Solaar, « Inch’Allah ».

Ce grand mélange inscrit aussi le rappeur dans la lignée poétique de Dante Alighieri, dont la Divine Comédie est une référence inévitable ici. Dans ce chef-d’œuvre publié au XIVe siècle, l’écrivain italien chemine aux côtés du poète Virgile jusqu’aux tréfonds de l’enfer — les fameux neuf cercles, où il croise d’innombrables figures historiques et mythologiques — avant de poursuivre sa route à travers le purgatoire jusqu’au paradis. Solaar, quant à lui, fait le chemin inverse : il s’élève au paradis pour ensuite choir en enfer, avant d’y mener ce qu’il appelle une « mission commando », c’est-à-dire damner le pion au Diable pour mieux revenir sur terre. « Solaar pleure » est un ego trip mystique et mythique !

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Pour découvrir l’introduction à l’étude et d’autres incipit, vous pouvez lire Les perce-oreilles : ce qui se cache derrière les incipit des plus grandes chansons, part. 1

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